29 - L’art et la manière de recycler
Les créateurs helvétiques sont toujours plus nombreux à détourner les objets de consommation courante de leur fonction première pour leur donner une seconde vie. Le succès international rencontré par les frères zurichois Freitag, qui ont réalisé des sacs en bâche de camion, n’est que la partie la plus visible du phénomène. Du fauteuil-radiateur au sac en chambre à air, gros plan sur une tendance très appréciée par les nouvelles générations de designers.
Categorie : Société
Auteur : Texte: Frédéric Rein
D’objets de consommation insignifiants, ils se font objets de convoitise! Car une fois passés entre les mains des créatifs helvétiques décidés à élever le recyclage au rang d’art, leur destinée change. Délivrés d’une déchetterie à laquelle ils étaient généralement promis, ces objets détournés de leur fonction première se voient offrir une seconde vie. Ici, rien ne se perd, tout se transforme, et la deuxième main ressemble davantage à une main tendue vers l’environnement qu’à un pis-aller! Peut-être devrait-on parler d’échange de bons procédés, puisque le créateur disposent du même coup d’une matière première très bon marché et variée, l’acquéreur étant assuré d’obtenir un objet unique.
Dans cet univers du «recycling design» suisse, les frères zurichois Markus et Daniel Freitag, qui ont donné en 1993 leur nom à des sacs et accessoires colorés, font référence. Ces deux graphistes ont puisé leur source d’inspiration dans les axes routiers de Zurich qui passaient devant leur appartement. Le sac solide, fonctionnel et étanche qu’ils cherchaient pour arpenter les rues à vélo, ils l’ont découpé dans une bâche de camion en fin de route ; la bandoulière est une ceinture de sécurité de voiture un peu trop leste et les coutures sont réalisées au moyen d’une vieille chambre à air de vélo élimée. Depuis, la marque a fait du chemin, direction la reconnaissance internationale. Filippo Castagna, son directeur commercial, évoque ainsi l’avenir: «Afin d’étoffer encore un peu plus notre gamme, déjà forte de quelque 45 articles vendus dans 300 magasins à travers le monde (dont un à Zurich construit à base d’un empilement de containers!, ndlr), nous allons rester fidèles aux matériaux que nous utilisons depuis le début pour notre «recontextualisation» des choses. Notre dernière création est d’ailleurs un agenda taillé dans une bâche…»
Des sacs qui ne manquent pas d’air!
Prenant le chemin de ses illustres prédécesseurs, la Lausannoise Dorianne Cuénoud a décidé de se focaliser sur les chambres à air. Sous la marque HUM1, elle les décline depuis 2008 sous forme de sacs, porte-monnaie et ceintures. «Le recyclage m’est apparu comme une évidence. D’une part parce qu’il s’agit d’une incroyable source d’inspiration et d’un moyen de faire du beau avec du «sale», d’autre part en raison du budget presque nul dont je disposais», explique la créatrice autodidacte, ergothérapeute en pédiatrie de métier. Son idée, elle l’a eue en passant devant une décharge de voitures, alors qu’elle réfléchissait à un moyen de collecter de l’argent pour l’association Humanisma – qui gère des projets à but médico-pédagogique dans différents pays et à laquelle elle verse tous ses bénéfices. Cependant, elle a rapidement dû se tourner vers les véhicules agricoles, les camions et les vélos, se rendant compte que les pneus d’automobiles sont dépourvus de chambres à air! Aujourd’hui, malgré un succès grandissant, Dorianne Cuénoud continue à travailler de manière totalement artisanale, dans sa cave, un peu comme les frères Freitag à leurs débuts!
Des idées lumineuses, Boris Dennler n’en manque pas non plus, d’autant que sa série de luminaires atypiques nommée Tetanos est un fil conducteur dans sa carrière artistique. Mais on trouve aussi dans son «catalogue» un siège-radiateur et une turbo-chaise, construite autour d’un fauteuil de hors-bord. Du souci écologique de ce trentenaire inventif et récupérateur hors pair naissent ainsi depuis 2005 des assemblages expérimentaux qui mettent en scène des objets pas vraiment fait pour se rencontrer, comme des cristaux de Bohème et un support de barbecue! Boris Dennler aime ramener dans notre présent le charme suranné du mobilier de jadis, avec cette subtile pointe d’humour aux confins de la provocation.
Un pavé dans la mare
Un pavé dans la mare «écolo-artistique» que lance également, au propre comme au figuré, Summit Foundation, connue pour avoir inventé l’Ecopoint, un outil industriel de tri sélectif des déchets. Cette fondation lausannoise à but non lucratif vient en effet de créer une nouvelle collection de sculptures, sorte de trait d’union entre nature et urbanisme: un bois blanchi par les flots, récolté sur les rives du lac Léman, ancre ses «racines» dans un pavé récupéré. «Notre but est de mettre en avant la beauté naturelle qui nous entoure, trop souvent oubliée. De lui donner une visibilité nouvelle», explique Laurent Thurnheer, le créateur de cette fondation, qui y voit le plaisir de détourner l’objet ou la matière de sa destination finale, à l’image de ce que fait déjà Summit Foundation avec ses sculptures utilisant des déchets ou sa petite collection de mobilier parmi laquelle on découvre des bancs réalisés à partir de skis recyclés.
Ces diverses démarches créatives ne peuvent que nous faire réfléchir à un changement durable dans l’art et la manière de consommer...
Sur Internet
www.freitag.ch
www.hum1.ch
www.borislab.com
www.summit-foundation.org/


























